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REVUE DE LA CÉRAMIQUE ET DU VERRE - Septembre/Octobre 2004 - N° 138

Sylvian Meschia

Né en 1952 en Algérie, Sylvian Meschia quitta ce pays de soleil et de souvenirs à l'âge de 13 ans. Installé dans la région toulousaine où il effectue des études secondaires, il découvre, grâce à son professeur de philosophie, le peintre Bentajou, l'art moderne et tout particulièrement les abstraits de l'Ecole de Paris tels que Soulages, Tàpies ou Hartung qui furent parmi les artistes qui nous firent découvrir un dynamisme spatial et une expressivité en une « nouvelle morphologie autre » comme a pu l'écrire le critique Michel Tapié en 1960. Il rencontre le maître verrier Henri Guérin qui l'oriente vers l'atelier de poterie de l'Abbaye bénédictine de Tournay où il apprendra le tournage auprès du Frère Jean-Baptiste.
Dans le début des années 70, c'est pour Sylvian Meschia comme un retour aux sources puisqu'il retourne en Afrique du Nord, en Tunisie qu'il parcourra en mobylette pratiquant le tournage intensif dans les poteries rencontrées sur son chemin. De là, on le retrouvera en Angleterre, au pays de Leach, parfaisant son apprentissage pour revenir en France où il sera durant sept années, régisseur en Avignon. II s'installe enfin près de Toulouse à Rieux-Volvestre où il crée, dans une ancienne ferme, son atelier.

Fusion Asie-Berbérie
Ces voyages à la découverte du monde et de la céramique marquent et se reflètent dans les oeuvres actuelles de Sylvian, entre Asie et Berbérie, il n'y a qu'un pas ! Un parcours qui paraît aujourd'hui évident pour celui ou celle qui veut pénétrer l'esprit de la céramique. On ne peut ignorer ce qui a été fait dans les temps anciens pas plus que ce qui se fait aujourd'hui, si on a la prétention d'apporter à l'édifice, sa brique de nouveauté. Vous me direz que le nouveau on s'en fiche, mais ce n'est pas vrai car pour apprécier l'ancien ou le traditionnel il nous faut un moyen de comparaison qui se trouve être le nouveau.
Parler du nouveau c'est toujours aborder avec les céramistes l'éternel problème « art et artisanat ». Je vais en rassurer certains en leur disant que ce que l'on peut voir des productions de notre « art comptant pour rien »
 (1), ne sont pour moi que de l'artisanat d'art, c'est à dire une réplique de formes et de concepts éculés et déjà vus depuis 30 ou 40 années ; cet art étant le produit d'une pensée dominante (2). Pour ce qui est de « l'art c'est des dates » (3), on peut dire que depuis 1985, époque de la fin des « figurations », « Transavanguardia » et autres « Movidas », rien n'est à signaler dans le renouveau des idées et des formes. Malraux disait que « Le XXlème siècle sera spirituel ou ne sera pas » (4) mais c'est en fait Dali qui pour l'instant a raison car pour lui « Le XXlème siècle sera mou et poilu »... En souhaitant que ce mou et poilu soient l'humus duquel de nouvelles plantes vont éclore... cela pour dire l'inextricable situation hirsute et emmêlée de pensées molles.
En toute circonstance la modestie est de rigueur, sachant que nous ne sommes que des petits bouddhas-grains d'argile, face à l'immensité et au temps et Sylvian est comme tout potier, ramené à la terre, humble par nature.

Centrer, concentrer…
Pour ce qui est du nouveau dans l'oeuvre de Sylvian Meschia, il se situe dans la manière dont il arrive à faire une synthèse de plusieurs grandes respirations picturales et littéraires de notre époque, comme s'il n'était plus d'inventer mais de gérer et d'aménager le patrimoine laissé par ces décrypteurs du début du XXeme, une façon de mettre techniquement et matériologiquement en route cette fusion avec des cultures qui s'entrelacent et s'exaltent les unes dans les autres ; sorte de chimie amoureuse qui unifie tout en conservant, les différences des éléments.
Il se réclame avant tout, de ce centre de gravité giratoire qui est pour lui comme un chant, une voix/voie. On parle pour le chant de cette fameuse « colonne d'air » élevant et propulsant le verbe par la puissante expression du corps, il y a ici similitude en cette force de tourner, de faire des pots comme on en fait depuis que les pots jalonnent notre histoire « … Je n'utilise que le tour. Avec le temps le travail sur le tour est devenu un exercice quotidien, un rituel, un moyen de retrouver le centre intérieur chaque matin, après le bon échauffement que constitue le pétrissage de la terre... ».
La méditation commence donc dès le matin, on centre et on se concentre, on fait Zazen, comme on marche dans le cloître (5), comme on fauche un pré, comme on regarde la pluie tomber derrière la vitre embuée, comme on somnole à dos de chameau_ La céramique semble inciter à la méditation, la terre est inspiratrice et pour que tout fonctionne à merveille il faut que le pot ne soit pas une cruche, il doit être intelligent, le reflet de l'âme de son créateur. Le pot trace dynamique et figée par le feu de celui qui l'a traité humblement, ce qui ne le prive pas d'un « magistralement », mettant son utilité avant son égocentrisme. Le pot comme nombril de terre qui se donne, à moment donné, par les mains du potier, une importance exagérée, négligeant l'existence d'autrui pour ne penser qu'à cet instant d'élévation (ceci est mon corps 1), la montée pariétale d'une cavité, d'un creux, par un courant tourbillonnaire maîtrisé.
Ainsi naissent les jarres de Sylvian Meschia, sveltes, élancées, enflées et bien nourries ; de belles femmes mures gardiennes de l'eau, adversaires du soleil. Ces jarres supports pour des contre-écritures, simulant la parole et les discours. Ici elles s'échappent de leur pouvoir de transmissions pour n'être que des formes assemblées, filtrant, en un grillage graphique de lettres, l'objet décrit. Car il est évident qu'on parle de la jarre qui elle parle de la vie. Ici le plaisir d'écrire prévaut au plaisir du texte, avec l'écrit il marque le corps aimé de la forme argile, l'écriture y prolifère agile, la couleur se répand. Une dualité s'engage entre le travail méditatif, laborieux, savant et alchimique et le geste rapide, intempestif, violent ; un souffle voisin de l'action-painting (6) et son lyrisme gestuel ou du free jazz, qui danse et risque des coups de brosse hasardeux et définitifs, danse intense du bambou en main, sur des pièces de petites dimension. Sachant qu'auparavant, tout un travail peint sur papiers ou tissus a préparé les décors par des gestes, des rythmes et le maniement du pinceau qui tel un katana ou une takouba (les noms des sabres japonais et touareg) entaille précisément l'émail frais.
Se mêlent monde latin et musulman, le premier écrit au pape, le second s'adresse directement à Dieu, d'où ce niveau de perfection extraordinaire que notre artiste donne dans les méandres de ses mouvements au stylet rageur, s'enivrant de sa propre écriture comme si dans la nuit le chant du Muezzin luttait contre le son des cloches des églises... Ici l'Orient est réinventé, l'arabesque mêlée au roman et au gothique.

Des formes entrées dans la mémoire des gens
« J'aime les formes entrées dans la mémoire des gens », nous dit Sylvain. Tourner des pots tous les jours, fabriquer tout le temps sa terre composée de trois terres différentes : la blanche de Limoges, la grasse de Salernes en Provence, la plastique de La Bisbal en Catalogne. Un travail obscur mais essentiel dans son vaste atelier où se croisent lumièreschaude et lumière froide «... mon équipement et mon matériel sont réduits à leur plus simple expression, non pas tant par économie que par signe de fraternité avec les ateliers nomades d'Afrique du Nord où j'ai fait mon apprentissage et où j'espère bien retourner, nécessité qu'enseignent les voyages d'être léger. »
On a parlé des jarres, il y a aussi les carreaux qui sont autant de tableaux précieux comme des enluminures, des boites qui n'attendent que bijoux, parfums lointains et lettres secrètes, des coupes où se déploient des gestes noirs lyriques sur ocre ou bleu Méditerranée. La couleur affirme une forte présence et la matière suit subtile, granuleuse et rêche, translucide ou glacée.
On connaissait Sylvian Meschia pour son travail de rénovateur de la poterie traditionnelle jaspée, « une application à cru sur une pièce tournée d'engobes colorées qui d'un tour de main se mêlent et se confondent pour donner un effet marbré ». Une technique et une conception de la poterie poussée aussi loin que possible dans son cadre traditionnel. Cette superbe production qui fait de lui un des meilleurs spécialistes de cette technique d'origine méditerranéenne qui garde toujours sa magie décorative qui devait émerveiller les anciens.

Michel Batlle

 

NOTES
(1) C'est un de mes bons jeux de mots du début des années 80 pour qualifier l'art international ou art de marché. Retour
(2) « Pensée dominante » et « culture » c'est aujourd'hui du pareil au même ! Retour
(3) C'est le titre d'un tableau de Ben. Retour
(4) Malraux a dit aussi : « Il n'y a pas d'art populaire puisqu'il n'y a plus de peuple ». Retour
(5) Tàpies me disait marcher longuement dans son atelier, comme le font les moines, avant d'attaquer une toile. Retour
(6) Précurseurs de l'action-painting les moines boudhistes zen et leur peintures qui eurent comme descendance, dans le milieu des années cinquante, le groupe Gutaï qui avant tout le monde inventèrent les performances, les environnements, le conceptuel, les peintures monochromes etc, à la suite bien sur des idées de Dada « L'art c'est la vie » (voir le site www.gutai.com ). Retour

NOTES TECHNIQUES
Les pièces une fois tournées sont recouvertes d'un engobe blanc et cuites une première fois à 1000° après séchage. Elles sont ensuite successivement recouvertes de plusieurs autres couches d'engobes (généralement 5) aux oxydes colorants qui seront gravés encore frais avec des bambous taillés, laissant apparaître la terre blanche en dessous. Les pièces sont ensuite recouvertes d'une glaçure transparente (silice et kaolin). Certaines surfaces non émaillées s'obtiennent en faisant des réserves à la cire chaude avant l'émaillage.

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